Le Quart d'Heure
C'est le froid.....
Glacial et pénétrant.
C'est lui qui me réveille.
Comme la lame affûtée d'un couteau Tojiro, il semble prendre un malin plaisir à torturer mes os. Je grelotte.
Ma tête elle aussi, à l'air de vouloir me punir et me réduire à néant : des battements sourds, comme des tambours déchirent mes pensées et me rendent gourd.J'essaie d'ouvrir les yeux mais réalise avec effroi que je ne peux pas ! Un bâillon serré et puant maintient mes paupières fermées. Des effluves puis des particules de terre rances rentrent dans mes narines et me font suffoquer. Je comprends que je suis couché sur le côté. C'est l'effroi. Comme un démon chthonien , la panique prend possession de moi. Un pic d'adrénaline se décharge dans mes veines et me pousse à me mettre debout. Sombre pantin ridicule ! À peine levé, je retombe déjà : mes chevilles et mes mains sont elles aussi
entravées ! J 'halète, mon souffle devient court mais d'instinct je me mets à crier « A l'aide , au secours! ». Comme une bête. Mes hurlements se heurtent aux parois des murs et me reviennent en pleine figure. Je m'épuise. Ma voix se casse. Je m'épuise. Pour rien. Personne ne vient.
Mais je dois me concentrer, essayer d'organiser mes pensées. Une multitude de questions m'assaillent mais je dois avant tout me débarrasser de mes liens. Je rampe péniblement, me tortille, quand ma tête heurte un mur humide et gelé. Je m'assois et la frotte contre les pierres pour faire glisser le bandeau qui obstrue ma vue. Première victoire ! Mais il fait noir. Je cligne des yeux et essaie de scruter les lieux malgré l'obscurité . Reviennent alors les questions : Où suis-je ? Qu'est-ce-que je fais là ? Et comment suis-je arrivé dans ce trou à rats ? Je me concentre pour trouver des réponses. Pas le temps. Bruits de clés. Une porte s'ouvre en grinçant laissant filtrer un filet de lumière. Une ombre avance et jette un paquet sur le sol. Bruits de clés. Terminé. Je n'ai même pas crié. Comment ai-je pu laisser passer une chance pareille ? Soudain, une lumière rouge inonde la pièce et une voix venue de nul part m'apostrophe :
- « Bonjour et bienvenue ! Je vois que vous avez trouvé le moyen d'enlever votre bandeau. Bravo ! Être astucieux va grandement vous aider car le temps vous est compté. Nous n'avons qu'un quart d'heure et le jeu a déjà commencé.
- Le...jeu ?.....Mais quel jeu ? C'est quoi ce délire ? Une plaisanterie ? Laissez-moi sortir d'ici tout de suite !!!
- Taisez-vous et soyez très attentif. Aucune consigne ne sera répétée deux fois.
Je hurle : - Sortez moi de là , espèce de dingue ! Je vais vous coller un procès pour enlèvement et séquestration, vous ferez moins le malin !
- Vous avez devant vous une boîte. Dans cette boîte, vous découvrirez un couteau. Défaites vos liens et lisez le mot à l'intérieur.
- Mais je rêve ! C'est ça , je rêve ! Un cauchemar, sacrément réaliste, mais je vais me réveiller dans mon lit et tout sera fini ! Un rire incertain sort soudain de ma gorge...
- Vous ne rêvez pas. Agissez. Vous avez une minute. »
Un tic-tac bruyant envahit la pièce et je sens à nouveau un vent de panique me parcourir. Mon rire s'est envolé. Je me rue sur la boîte et tape dessus avec mes pieds. Le couvercle cède et sans plus attendre je sors le couteau, le coince entre mes mains et commence à couper mes liens. Je sens un filet de sang couler entre mes doigts et une douleur aiguë me transpercer. Il n'y a bien que dans les films que c'est facile. Enfin ils cèdent. Je libère mes chevilles, retire alors le papier et lis, ébahi : Fac tibi electionis. Fais ton choix ??? Et en latin ? Comment sait-il que je connais le latin ? Mais non,c'est une blague, ce n'est pas un rêve mais une blague. De très mauvais goût mais une blague.
Mais qui est l'immonde abruti qui me joue ce tour ? Je vais le tuer ! Je sors d'ici et vais lui faire la peau ! La prochaine fois que la porte s'ouvre, je saute sur le gars et je file !
- « Bien..nous y voilà ! reprend la voix. J'espère que vous n'avez rien oublié de votre latin. Comme vous l'aurez compris, il va vous falloir faire des choix. Deux propositions à chaque fois. Je commence : préférez-vous avoir le nez et les côtes cassés ou bien glisser le couteau sous la porte ? 10 secondes !
- Rien à faire de vos menaces !
- 7....8...9...10
La porte s'ouvre. En un éclair, je sens mes os se briser et mon sang couler.Je m'écroule de douleur .
Je ne peux plus respirer. J'ai brutalement envie de pleurer .
- Deuxième question : est-ce-que vous préférez un verre d'eau ou un morceau de pain ? 10 secondes...
- 1...2...
- De l'eau, de l'eau !!!
- Voilà un choix judicieux et rapide ! Je vois que vous avez enfin compris les règles du jeu. Il vaut mieux mourir de faim que de soif... »
La porte s'ouvre mais instinctivement je recule. L'homme dépose un verre d'eau. Je me jette dessus. Le goût du sang me révulse, je me rince la bouche et recrache. Entre deux respirations saccadées, j'articule :
« Écoutez, qui que vous soyez, j'ai de l'argent. Dites-moi combien vous voulez et vous l'aurez. On peut s'arranger ! Libérez-moi et vous aurez tout ce que vous demandez !
- Troisième question : Monsieur Bertram, annonce la voix, ou plutôt... Docteur Bertram devrais-je dire...»
Je suis interloqué ! Il connaît mon nom !!!
« Mais....Mais ? Qui êtes vous ? On se connaît ?
- Taisez-vous ! Et ouvrez bien grandes vos oreilles : Préférez-vous que l'on vous amène la tête de votre chien ou celle de votre chat ?
- Mais vous êtes cinglé!!! Qu'est-ce-que vous racontez ?
- Ne perdez pas de temps en jérémiades, Docteur Bertram, le temps passe si vite. Vous avez une minute... »
Et le tic-tac diabolique recommence.
J'ai l'impression de devenir fou. Je suis aux prises avec un malade qui veut tuer mon chat ou mon chien ! Il faut que je me calme....
« Écoutez, soyons raisonnables. Et adultes . Inutile de faire davantage de mal à qui que ce soit. Donnez-moi votre prix.
- Déjà 30 secondes d'écoulées...Votre magnifique labrador, Juno, a 3ans tandis que votre chat persan Darius en a 7, n'est-ce pas ? Réfléchissez... Plus que 15 secondes Docteur Bertram !
- 10...9...8...
- Mon chat !... Je m'étrangle et hoquette... Mon chat ! Oh mon dieu !
- Bien ,dit la voix, mais sachez que Dieu n'a rien à voir là dedans.
La porte s'ouvre à nouveau : l'homme dépose à mes pieds un petit panier. Je n'ose pas le toucher. Je tremble de peur
- Ouvrez-le ! Maintenant ! ordonne la voix
Je soulève doucement le couvercle. Immédiatement un haut le cœur me fait vomir. Je suffoque de douleur, de rage et d'impuissance. Des larmes inondent mes joues malgré moi.
- Mais...pourquoi faites-vous ça ?
- Allons, Docteur Bertram, ressaisissez-vous car il va y avoir une quatrième et dernière question. Un ultime choix. Après, vous serez libre d'aller où bon vous semble
- Vrai...vraiment ?
- Oui. Vous pourrez partir. Aussi étrange que cela puisse vous paraître,vous serez libre. »
Alors que tout espoir semblait inexorablement perdu, j'aperçois enfin une issue à ce cauchemar. Un rayon de soleil au milieu de ce pandémonium infernal.
« Quatrième question, docteur Bertram. Ne dit-on pas que l'on garde le meilleur pour la fin ?
L'ultime choix, docteur. L'ultime. Celui de vos enfants. »
Je sens mon corps se vider de son sang.
La voix poursuit :
« Choisissez-vous de sacrifier la main droite de votre fille ou la main gauche de votre fils ?
- Noooon ! Noooon !!!! Arrêtez! Pas ça ! Je vous en supplie ! Je ferai tout ce que vous voudrez mais ne touchez pas à mes enfants !
- Pour cela, Docteur Bertram, il aurait fallu que vous ne touchiez pas aux miens. Car c'est de cela dont il s'agit. Le pourquoi de votre présence dans cette cave puante.Vous avez trahi votre statut d'homme avec un grand H, celui de votre ordre en crachant sur le serment d'Hippocrate pour vous comporter comme une raclure infecte quand vous avez ignominieusement abusé de ma fille de 6 ans. La justice des hommes vous a déjà relâché au bout de cinq ans mais moi je vous condamne à souffrir le martyr pour l'éternité. Vous êtes de la race des scélérats et vous allez en payer le prix.
Vous allez devoir expliquer à l'un de vos enfants pourquoi vous l'avez fait mutiler. Il portera sur lui votre propre déchéance. Une minute pour une main, ou deux seront coupées... Faites votre choix Bertram !
- Pardon, oh mon Dieu, pardon !!! J'ai été infâme, je le reconnais, ignoble, mais s'il vous plaît, épargnez mes enfants !
- Vos excuses et vos pleurs minables n'ont plus aucune valeur. Plus que trente secondes! »
Dans un haut le cœur je hurle : Ma fille ! Celle de ma fille !
Le tic-tac cesse... Temps suspendu... Il n'y a plus que le bruit assourdissement de mon cœur et mon âmes partis en éclats. La voix dit :
« Un père qui préfère faire mutiler son enfant plutôt que de se servir du couteau près de lui pour se faire justice n'est pas un Père. Vous en répondrez devant votre fille. »
Je me rue sur le couteau mais trop tard. Tentative misérable. L'homme est déjà là, d'un coup de pied le fait valser au bout de la pièce, et dépose une boîte en plastique. Il ressort.
Je me penche au dessus et remarque, au milieu du sang, le vernis rose qu'elle avait voulu mettre sur ses ongles pour son huitième anniversaire. Je n'existe plus.
La lumière rouge s'éteint, la porte s'ouvre...
« Adieu Bertram », dit la voix.
Quatorze minutes cinquante neuf ! Bien joué !
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