Isabel BARTEL, écrivain & artiste peintre - Nouvelles littéraires - Nouvelle Ève

Nouvelle Eve

Mardi matin. Première claque. Joue droite. Monumentale. «Elle ne survivra pas. Un kilo cinq à la naissance, un cœur haletant, une pleurésie purulente... Il faut vous préparer au pire.» Voilà au moins qui a le mérite d’être clair et sans ambages. D’une cruauté presque chic et d’une inconscience crasse. Aussi réfrigérant que sa blouse couleur iceberg, le professeur assène sa vérité et son verdict, comme un juge inflige une sentence à un prévenu qui finalement ne l’était pas. Il faut dire que les cartes avaient été diablement mal distribuées. Un jeu à peine commencé et déjà pipé. Il lui avait fallu pourtant tellement d’énergie à cette petite chose gigotante pour arriver à pousser un premier cri de victoire. Un dur premier combat. Car tout le monde le sait, quand il faut neuf mois, sept ne sont pas suffisants. Vraiment pas suffisants. Comment arriver à faire sortir de l’air de poumons de la taille d’un cornichon ? Et voilà que le sort s’acharne et lui envoie en guise de macabre récompense, des miasmes purulents. Une royale entourloupe. À peine en vie et le premier rôle dans un funeste opéra ? Il va falloir jouer des coudes pour arriver à chanter le deuxième acte. Tu seras guerrière ou tu ne seras plus. C’est dit. Mais ne dit-on pas aussi que c’est au plus profond des abysses les plus sombres que l’on trouve l’énergie nécessaire et vitale de remonter à la surface ? Mais comment faire quand on est si petite ? Il fait si noir ...

Mercredi soir. Il pleut. Le ciel graphite parsemé de nuages cotonneux et crasseux semble pleurer lui aussi. La souffrance, une douleur imbibée d’angoisse et une tristesse infinie, dansent autour de la prison transparente dans une ronde endiablée. Dante et son enfer n’ont qu’à bien se tenir, la concurrence est rude aujourd’hui. Le petit corps se crispe et s’arc-boute. Sous la peau diaphane, on devine le combat qui se joue à chaque respiration, chaque battement de cœur. La lutte est sauvage. Primale. Un instant de vie titanesque dans un corps minuscule. Mais jusqu’à quand ? Quand on souffre autant, jusqu’à quand ? Et ils pleurent en se donnant la main. Un torrent de désespoir s’est déversé sur leurs vies et leurs âmes anéanties. Affres anthracites.

Jeudi midi. C’est l’accalmie. Comme si la bataille menée la veille avait laissé atone tous les protagonistes. Arriver à reprendre son souffle. Indispensable après la lutte. Elle semble plus calme, son petit nez n’est plus fripé et ses sourcils sont moins froncés. Ils la regardent, n’osent pas bouger, de peur de la réveiller et de briser l’instant de paix tant désiré. Ils voudraient la toucher, qu’elle sache à cet instant qu’elle est aimée. Une brume perlée, rose poudrée, vient de se déposer au-dessus d’eux. L’espoir renaît. Rêves isatis.

Vendredi matin. Temps suspendu. Tic-tac, tic-tac. Souffle retenu. Tic-tac, tic-tac. Journée sans fin. Tic-tac, tic-tac. Enfin le soir. Et puis la nuit...

Et puis samedi. Deuxième claque. Joue gauche. Magistrale. Le revoilà. Blouse immaculée, toujours marmoréen mais le regard moins arrogant. Un silence assourdissant où seuls les battements de cœur résonnent à tout rompre. La poitrine douloureuse, ils attendent, suspendus, l’annonce de la sentence. Un mot. Sauvée. Comment ? Sauvée, on vous dit. Sans explication. Il faudra se contenter de «sauvée». Ils prennent. À bras le corps, de toute leur âme. Ils sont parents, à sang pour sang.
Derrière la vitre du petit berceau, elle est là leur grande guerrière miniature, elle les regarde. Elle ne lâchera rien. Jamais. Elle a déjà compris le prix de la vie.
Bienvenue à nouveau, Ève ! La vie est belle!

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